La réflexion philosophique doit-elle et peut-elle être utile ?

 

Le réflexion philosophique paraît frappée d’une ambiguïté : comme recherche théorique sur les principes fondamentaux de la pensée et de l’action, elle semble se détourner des sciences et des arts utilisables pour résoudre les problèmes techniques de la vie pratique (agencement des moyens en vue de réaliser des fins déterminées dans un contexte particulier), mais elle se présente aussi comme une recherche du souverain bien, de la sagesse pour tout homme, par delà ses soucis quotidiens et l’urgence de la satisfaction de ses désirs particuliers. Elle prétend de plus remettre en question la valeur de ses derniers pour nous libérer des contraintes et des déceptions qu’ils engendrent. Mais n’est-ce pas au nom d’une utilité plus haute concernant la totalité de l’existence humaine qu’elle se présente comme inutile  vis-à-vis des problèmes de la vie pragmatique ordinaire dont le seul critère est la satisfaction de nos désirs personnels et sociaux particuliers ? Mais ce faisant n’entretient-elle pas l’illusion que l’on pourrait bien-vivre en renonçant à désirer ce qui motive la plupart des comportements et actions humains : La santé, l’argent, la pouvoir, les honneurs, les plaisirs sexuels etc.. ?
Cette sagesse, cette recherche de l’ataraxie, ce détournement de l’intérêt vital, ce refus des plaisirs extérieurs les plus courants, ne seraient-ils pas la marque de son impuissance, de son incapacité à être utile à la plupart des hommes, ce qui disqualifierait, du même coup, sa prétention à l’universalité ? Or, si elle ne peut contribuer au succès dans tous les domaines de la vie privée et publique, si elle ne peut délivrer de recette ou méthode valant pour le bonheur ordinaire ne serait-ce pas que celui-ci lui apparaît illusoire ? Il est possible qu’elle doive servir à autre chose qu’à la réussite extérieure de nos actions et qu’en ce sens elle ne doit pas être utile, ce qui justifierait qu’elle ne le puisse pas ; mais sa mission est peut-être d’une autre nature. Or justement quelle mission, dès lors qu’elle apparaît divisée sur sa définition ? Si le rôle de la philosophie est de libérer les hommes des illusions de la vie ordinaire, l’enjeu de la question de son utilité est le sens et la valeur qu’il faut accorder à la vie humaine, si tant est que ces questions aient un sens.

1)  Elle ne doit ni ne peut être utile

1-1 De l’utilité. L’utilité concerne au premier sens des fins particulières bien déterminées : (argent, pouvoir, honneur ....) dont on peut mesurer d’une manière objective la réalisation (rentabilité, promotion professionnelle, titres honorifiques..) ; or la philosophie ne s’intéresse qu’aux fins générales et aux principes fondamentaux de la pensée et de l’action (vérité, liberté, justice, bonheur ect..). À ce titre elle est une réflexion théorique et donc pas un savoir technique ; de plus elle est fait de ces questions des problème (elle problématise) dont la solution relève d’un débat dont nulle réponse ne peut prétendre être unique et prétendre délivrer une la méthode efficace pour les traiter: elle exige que chacun se pose la question à nouveau frais
1-2 De la philosophie. La réflexion philosophique est réflexion critique sur les principes et le sens de l’existence humaine en général ; elle privilégie l’être par apport à l’avoir, le savoir-être plutôt que le savoir-faire ; la relation à soi par rapport à la relation au monde (vérité, bonheur, liberté, sagesse) ; le qualitatif  par rapport au quantitatif. Elles se met à la recherche de valeurs universelles, c’est à dire rationnelles et/ou raisonnables par delà toutes les fins particulières ;
elle combats tous les objectifs extérieurs  comme illusoires dès lors qu’ils négligent la qualité de la vie et la valeur de l’homme dans leur totalité.
1-3 La philosophie doit être inutile pour accomplir sa mission. La mission de la philosophie est de soumettre à la critique rationnelle (usage du principe de non-contradiction)  les valeurs techniques de l’efficacité et de la réussite au noms de valeurs, éthiques, politiques plus hautes qui permettent de penser une vie moins dispersée et moins conflictuelle et donc plus raisonnable valant pour tous les hommes en vue de développer leur qualité humaines essentielles : l’autonomie et la maîtrise de soi (sagesse).
Transition : Mais cette recherche d’une « autre vie », plus raisonnable, plus sensée et donc plus libre n’est elle pas à son tour une illusion dès lors que la philosophie prétend nous arracher à la réalité concrète, à nos désirs déterminés et aux exigences de l’action qu’implique notre insertion dans le monde ?

2)  Elle devrait être utile mais elle ne le peut pas

2-1 La vie est action et pouvoir sur le monde. L’essence de la vie n’est pas dans la réflexion mais dans l’action pour accroître notre puissance d’agir efficacement contre la mort et la réalisation de tous nos désirs qui est la définition première du bonheur. Cette recherche par la philosophie d’une autre vie, qui nous détournerait du combat pour le bien-être et la puissance est un leurre ; être maître du monde et être maître de soi sont indissociables. Vouloir philosopher contre l’action vitale, c’est vouloir mourir comme l’avoue Socrate, au grand étonnement de ses disciples, lorsqu’il choisit de boire la ciguë plutôt que la fuite. La réflexion philosophique devrait au  contraire nous préparer à mieux nous battre pour la réussite et l’efficacité de nos actions vitales.
2-2 De l’échec de la philosophie. Dès lors qu’elle s’affirme comme désir de vivre sans désirs excessifs, la réflexion philosophique s’interdit d’être efficace car l’efficacité exige de rechercher toujours à être le plus fort et le meilleur par rapports aux autres : ne pas être dominant, c’est être dominé ; cette compétition pour le pouvoir implique logiquement que l’on désire toujours davantage et que l’on ne réfléchisse qu’aux méthodes d’action les plus efficaces, sans remise en cause, sous prétexte de non-contradiction, de la valeur de nos désir : la vie est conflit et contradiction ; la vie est donc irrationnelle par principe et vouloir la rationaliser, c’est se tromper sur le sens même de la vie. La philosophie devrait limiter son ambition à réfléchir sur les conditions générales du succès, mais alors elle devrait abandonner sa démarche critique et rationaliste globalisante à la recherche de la vérité universelle pour n’être plus qu’une méthode rhétorique pour persuader au service des ambitions de pouvoir des uns et des autres ; mais alors elle ne serait plus qu’une sophistique et serait vidée de toute prétention à fonder une autre vie, plus raisonnable et plus sage.
2-3 De l’Impuissance radicale de la réflexion philosophique. La philosophie qui tend à opposer la raison à la passion, la liberté intérieure à la liberté extérieure, la morale au désir, l’universel au particulier, l’esprit au corps, la vérité et la croyance, le concept à l’image et à l’émotion etc.. loin de résoudre les contradictions de la vie, les systématise et donc les aggrave. Elle cherche à changer les hommes en les rendant surhumains sans s’apercevoir de la démesure et donc de l’irrationalité de son projet (c’est un comble !). Elle ne peut déboucher que sur l’impuissance radicale d’une pensée qui en s’enfermant en elle-même (ratiocinant) se coupe de toute réalité vivante ; elle exprime peut-être alors, sur un mode sublimé, l’impuissance de ceux qui ne peuvent agir qu’en pensée et non pas dans et sur la réalité.
Transition : Mais alors, renoncer à philosopher, n’est-ce pas laisse la porte ouverte aux passions et illusions les plus tyranniques, les plus violentes et les plus décevantes ?

3)  Changer la philosophie peut être utile pour mieux vivre.

3-1 L’autonomie est l’essence de la vie humaine. Il convient de distinguer les objectifs généraux de la vie : le bonheur, la liberté etc.. des fins particulières. Or l’homme ne peut être pleinement vivant que s’il devient autonome, c’est à dire capable d’inscrire son propre projet de vie dans les conditions contraignantes du monde ; or cette autonomie suppose la maîtrise des passions, des désirs destructeurs et des illusions individuelles et collectives qui les accompagnent ; seule une pensée critique peut mettre à jour ceux-ci et proposer des règles générales de vie ; d’où la nécessite de philosopher pour éviter le pire : la guerre de tous contre tous, les drogues (chimiques et/ou idéologiques) , les désillusions de toutes sortes...
3-2 La philosophie comme hygiène de vie. Exiger de juger par soi-même de la valeur des valeurs qui conditionnent nos désirs c’est devenir conscient des principes et des fins de nos actions et donc non seulement de l’efficacité technique des moyens mais de leur utilité finale en vue du bien-vivre.. En nous faisant prendre conscience des alternatives possibles quant aux finalités et attitudes cohérentes globales possibles de la vie, leur avantages et inconvénients, la réflexion philosophique peut nous préparer à mieux nous déterminer consciemment dans le vie pour mieux vivre (la résolution est aussi la première condition du succès), et à promouvoir en les régulant la puissance de nos désirs.
3-3 Quelle philosophie peut nous être utile et par quels moyens ? La seule philosophie qui puisse nous aider à mieux vivre c’est une philosophie de l’action qui nous fait prendre conscience des contradictions de nos désirs et de leurs rapports avec la réalité ; donc une philosophie, qui se détourne de l’idéalisme moral abstrait, de l’absolu d’une vérité éternelle, au profit d’une réflexion réaliste et pragmatique (et donc rationnelle) sur les contradictions de la vie. Elle doit mettre ses concepts à l’épreuve de l’expérience universelle des hommes dans sa diversité et son évolution historique et sociale ; le doute, la problématisation, l’argumentation doivent toujours mettre au centre de leur démarche les questions : cela en vaut-il le coup ? au nom de quelles valeurs ? Cela peut-il marcher ? Sinon pourquoi et si oui à quelles conditions ?. Ce sont les questions les plus utiles pour réussir dans la vie à devenir un homme autonome et efficace.

Conclusion :
La réflexion philosophique doit devenir une réflexion critique sur la pluralité des valeurs et des styles de vie possibles afin de mieux nous adapter aux jeux pluriels, complexes et mouvants de la vie personnelle et sociale, quitte à refuser certains jeux ou à les modifier lorsqu’ils compromettent notre désir d’autonomie, celui-là même qui donne à la vie son sens humain. 

Merci à GIGI pour ce corrigé