Philosopher est-ce se compliquer la vie pour rien ?

Philosopher c’est réfléchir sur les contrariétés les plus universelles de l’existence humaines et rechercher les principes et les valeurs fondamentales de la pensée et de l’action en vue de les comprendre et de les traiter ; cela exige une critique rationnelle des illusions qui les masquent et qui risquent toujours de susciter déceptions personnelles et violences collectives.
En cela la réflexion philosophique semble nécessaire pour mieux-vivre, mais elle exige un effort de conceptualisation objective et surtout la mise en question de nos croyances et de nos modes de vie, donc un travail sur soi compliqué dont le résultat est loin d’être garanti au vue des conflits entre des positions contradictoires, à la fois rationnellement argumentées et exclusives, qui traversent sans fin l’histoire de la philosophie. Si cette vérité finale sur le bien-vivre est impossible, le détour philosophique ne serait-il pas une complication stérile ? En effet elle ne serait pas seulement une complication dans l’ordre de la pensée, mais aussi et surtout de la vie elle-même, en prétendant vouloir la transformer sans que le résultat positif de cette transformation nous soit garanti. Plus gravement encore, la réflexion philosophique est souvent accusée de méconnaître la vraie vie, faite de désirs, de passions, de foi plus ou moins aveugle dans l’action, dans les autres et en soi-même, de savoir-faire techniques et empiriques et de croyances communes non démontrables, mais indispensables pour vivre ensemble. En cela elle compromettrait la vie ordinaire et ordinairement sans grands soucis. Bref elle pourrait être contraire à la vie comme l’en accusait Calliclès dans le Gorgias de Platon. Mais alors comment comprendre le rôle actif qu’elle a joué et qu’elle joue encore dans le développement de la culture qui conditionne notre vie ?
L’enjeu de la question est bien de savoir si la réflexion philosophique peut contribuer ou non à nous permettre de vivre mieux dans un monde changeant et pluriel dans lequel les valeurs et les repères traditionnels sont en crise et où la question du comment vivre avec les autres et avec soi se pose et/ou se posera à chacun de toute manière, sans qu’aucune réponse toute faite indiscutable de s’impose à lui. Car, en effet, si ce n’est pas elle, quoi d’autre peut nous aider à comprendre mieux la vie pour être plus heureux?

1)  La réflexion philosophique est inutile à la vie.

1-1 Au bonheur. La vie heureuse suppose que l’on soit capable de « décompresser », c’est à dire d’oublier les soucis et les contraintes de l’existence, de nous divertir pour ne plus penser aux contradictions de la vie, au malheur, aux souffrances et à la mort. Cela implique que nous considérions que l’illusion, tant décriée par les philosophes au nom d’une vérité universelle sur le bien-vivre que l’histoire de la philosophie nous invite à  considérer comme impossible, soit une conditions du bonheur. Ils vaut mieux jouir des plaisirs faciles que la vie nous offre, plaisirs du corps et de l’esprit, conversation gaie et superficielle, jeux de société, ambition mesurée : moins l’on pense gravement et sérieusement plus on peut goûter, sans arrière pensée, aux joies quotidienne et être de bonne humeur vis-à-vis des nos semblables, et nous accorder facilement avec eux en pratiquant un conformisme sécurisant. Et c’est cet accord avec les autres, condition de l’accord avec soi, qui définit le seul bonheur raisonnable, car à la portée des moyens de quiconque, auquel nous devons prétendre ici-bas. Or la philosophie raisonne, doute et fait douter et donc déstabilise, inquiète, conceptualise dans l’abstraction desséchée de raisonnements logiques et sans vie (sans désirs, ni plaisirs instantanés)
1-2 À la paix civile. L’entente avec les autres, non seulement les proches mais les lointains, voire des inconnus, suppose des conventions légales ou tacites qui ne sont pas rationnellement justifiables, de plus, toute tentative de justification risquerait de créer des divisions des conflits, voire la guerre civile et la violence généralisée. Le bien-vivre ensemble exige l’adaptation mimétique aux autres contraire à l’exigence de penser par soi-même prônée par la philosophie et le doute volontaire qu’elle cherche à promouvoir. Socrate a été jugé pour incivilité et, du point de vue de ses juges et du peuple, non sans raison pragmatique : il dérangeait le jeu automatique et nécessaire des croyances et des comportements collectifs et ouvrait la porte à la contestation de la légitimité des pouvoirs politiques et sociaux établis qui sont les garants de l’ordre public et de la paix civile.
1-3 La stérilité de la réflexion philosophique. Elle risque de compliquer la vie du plus grand nombre sans apporter des solutions ou les recettes de vie utilisables par tous, or elle se réclame de l’universel humain, éthique et politique ; c’est là sa contradiction majeure et elle est insurmontable, car la question du bien-vivre n’est pas universellement conceptualisable : elle met en jeu la sensibilité, les désirs, des valeurs et les situations particulière de chacun et/ou de chaque culture et société. Son échec est donc radical : elle complique, voire gène le bonheur ordinaire ,le seul possible au plus grand nombre et à la stabilité des états ; donc son résultat est par définition négatif.
Transition : Mais la complexité de la vie, ne préexiste-t-elle pas à la réflexion philosophique et la philosophie ne se développe-t-elle pas lorsque, justement, ce bonheur ordinaire et la paix civile sont compromis par une crise grave affectant les croyances et les comportements conventionnels, pour, sinon y mettre fin, au moins pour réfléchir dans le dialogue et le débat dépassionné à des valeurs nouvelles mieux fondées ?

2)  La crise de la pensée et la réflexion philosophique.

2-1 L’interrogation philosophique et l’exigence de rationalité (non-contradiction) qui l’anime naît de la crise des sociétés et des individus, lorsque ceux-ci comprennent qu’ils ne peuvent plus vivre sur fond des croyances traditionnelles qui ne marchent plus ni pour offrir aux hommes des repères stables dans un monde nouveau qui évolue sans cesse, ni à la paix civile ; mais qui au contraire sont sans vigueur pour gérer sa vie et risquent par leur désadaptation d’entretenir les frustrations et d’aggraver le risque de la violence. Dans cette situation, le doute, passif et subi dans la désespérance, développe un scepticisme généralisé et son contraire, des tentatives violentes et proprement destructrices de restauration des valeurs anciennes inadaptées qui débouchent sur l’impossibilité de bien-vivre avec les autres et avec soi.
2-2 Du rôle critique salvateur de la philosophie. La réflexion philosophique ne prétend pas faire le bonheur des gens mais leur permettre de transformer le doute passif et désespéré en doute actif et volontaire, condition pour eux de se donner de nouvelles règles de conduite et de vie plus raisonnables , c’est à dire mieux fondées sur l’expérience générale des hommes dans ce qu‘elle a d’universalisable et sur la logique afin de que les individus puissent construire des projets de vie qui puissent concilier l’autonomie de chacun et la paix civile. Pour cela elle rend possible un dialogue raisonné et non-violent avec les autres et surtout avec soi pour la plus grand bien possible de tous.
2-3 La réflexion philosophique peut nous simplifier la vie. La vie dans un monde en crise permanente des valeurs et des repères produit de la confusion ; or la réflexion philosophique nous permet de la réduire en faisant l’examen des contradictions, de leurs sources principielles, de voir plus clair dans les différentes attitudes ou styles de vue quant à leurs conséquences avantageuses ou nuisibles afin de faire des choix conscients et cohérents les mieux adaptés à nos situations et désirs divers.
Transition : Mais le risque n’est il pas de croire que la réflexion philosophique pourrait suffire à vivre sans contradictions : une vie simple et facile ?

3)  Les conditions d’une philosophie efficace.

3-1 Critique de la position idéaliste : La réflexion philosophique ne peut suffire aux bonheur en prétendant faire disparaître les contradictions de la vie car vivre c’est faire usage de ses contradictions et non pas les nier ; ce que prétendait faire les religions après la mort et une certaine conception idéaliste de la sagesse où pour laquelle il suffisait de connaître les idées universellement vraies et de s’y soumettre pour être débarrassé des souffrances, des frustrations et de la mort. La vie est contradictoire et c’est en cela qu’elle est désir et création, plaisir de combattre pour le bonheur et la reconnaissance de soi ; c’est en cela qu’elle est vivante.
3-2 Réflexion philosophique et autonomie. Philosopher doit nous conduire à mieux comprendre la vie dans sa diversité et son mouvement qu’animent les contradictions essentielles qui affectent l’existence humaine, afin de devenir, autant que faire ce peut, plus conscients des choix que nous accomplissons pour les gérer au mieux, avec discernement et mesure, ce qui est le forme la plus utile et la plus simple de la sagesse. La philosophie doit nous aider à prendre conscience de nos véritables désirs (ceux qui accroissent notre puissance d’agir sur le monde et nous-mêmes) et les règles générales les plus efficaces et les plus rationnelles (puisque soumises à l’épreuve de la logique et de la contradiction avec l’expérience) pour les mettre en œuvre.
3-3 Conclusion : La réflexion philosophique doit nous permettre, à condition de ne pas fuir la vie réelle dans une pseudo-vie spirituelle idéale, de développer une initiative, une souplesse, une résolution (autodétermination) plus grande face à la complexité de la vie en un monde où sa simplicité est devenue une illusion.

 Merci à GIGI pour ce corrigé