Que signifie faire appel à son esprit critique ?

 

Plan : définition, utilité, difficultés, limites


Le mot « critique » vient du grec « kritikos », qui signifie « capable de juger, de discerner. » Le terme « esprit » sous-entend un état permanent, comparable dans une certaine mesure à un trait de caractère qui ne s’efface pas. L’ « esprit critique » serait donc la tournure d’esprit propre à celui qui, dans chacun des objets qu’il a la possibilité d’observer, cherche à discerner le bien du mal, le vrai du faux. La philosophie étant la recherche du vrai, il apparaît indispensable d’avoir connaissance de la nature de l’esprit critique si l’on veut appréhender cette science.
Comment fonctionne l’esprit critique ? A quoi s’oppose-t-il ? Quels sont les difficultés rencontrées par celui qui y fait appel ? L’esprit critique connaît-il des limites, et, si oui, quelles sont-elles ? L’esprit critique est-il la « voie royale » vers la connaissance de la vérité ?

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Exercer son esprit critique, c’est douter. Pour accéder à la connaissance pleine et entière de la valeur d’une chose, il faut nécessairement remettre en cause sa légitimité, son fondement. Celui qui ne doute pas de ce qu’il voit ou de ce qu’on lui a dit n’atteindra jamais la vérité : il fera confiance à l’opinion commune, souvent erronée et toujours malléable, ou à ses sens, généralement trompeurs. Celui qui ne doute pas croira que le Soleil tourne autour de la Terre, car c’est là le message que lui donnent ses sens, et il croira que la politique menée par tel homme d’État est juste, s’il se l’entend répéter quotidiennement par les médias ou ses amis.
Pour juger d’une chose, il faut donc douter. Le doute est la première étape vers la sagesse universelle, il est la porte de la philosophie en même temps que la condition de sa naissance. Nous avons vu que, pour douter, il était nécessaire de mettre de côté l’opinion commune et le message de nos sens, c’est à dire le savoir (ou le prétendu savoir) que nous donne l’expérience. L’Homme doit donc atteindre la vérité en faisant appel, non à l’expérience, mais à la raison. La raison est la pensée organisée indépendante, « un discours que l’âme se tient tout au long à elle-même sur les objets qu’elle examine », d’après Platon.
L’Homme doit s’interroger seul sur l’objet dont il cherche à déterminer la valeur. Il doit pour cela découvrir son fondement, sa légitimité. Voltaire, qui critiquait violemment la monarchie de droit divin, savait parfaitement que le premier roi de France, dont Louis XV était le descendant, n’avait pas été désigné par Dieu ou par un prophète, mais par une assemblée de seigneurs humains.
L’Homme doit également découvrir ce que cet objet contient de bien et de mal, ainsi que le bien et le mal qu’il est susceptible de causer par la suite. Dans son roman de science-fiction Les Thanatonautes, l’écrivain Bernard Werber met en scène un personnage, Charles Donahue, qui, après sa mort, est jugé par un tribunal d’archanges. Donahue a fondé une entreprise et fait construire une usine de bouteilles. Certes, cette usine a créé des emplois, mais les conditions de travail y étaient mauvaises, elle a pollué toute la région et contribué au réchauffement climatique mondial. Par cet exemple, on peut montrer qu’ « en toute chose il faut considérer la fin », fin que la raison est souvent seule à pouvoir appréhender. Seule une personne faisant appel à sa raison est susceptible de juger à la fois du bien-fondé d’une opinion, de sa valeur actuelle et de son « bien-devenir », de sa finalité.
L’Homme doit donc découvrir la valeur, le fondement et les origines de chaque chose, ou se laisser tromper par les apparences et ne pas pouvoir accéder à la vérité. Cette méthode est celle de Platon qui préconise, pour aboutir à une connaissance parfaite d’une chose, d’adopter la façon qu’avait Hippocrate d’étudier la nature. Pour lui, le philosophe s’interrogeant sur la nature d’une chose doit « se demander d’abord si la chose qu’on veut connaître méthodiquement (…) est simple ou multiple ; puis, si elle est simple, examiner ses propriétés, comment et sur quoi elle agit, comment et par quoi elle est affectée ; si, au contraire, elle comporte plusieurs espèces, les dénombrer et faire sur chacune le travail qu’on a fait sur la chose simple, voir en quoi et comment elle agit, en quoi et par quoi elle est affectée. » Cette méthode, utilisée en mathématiques, est, d’après les platoniciens, la seule qui puisse mener l’Homme vers la vérité.

L’esprit critique tel que nous l’entendons s’oppose donc à de nombreuses autres attitudes mentales vis-à-vis d’une opinion, d’un objet.
Il s’oppose tout d’abord à la croyance inconditionnelle en une « fausse vérité » ou en une chose qui ne peut être prouvée. Le croyant affirme quelque chose sans pouvoir en donner de preuve ; l’Homme faisant appel à son esprit critique ne souscrit à aucune affirmation sans en avoir au préalable examiné la légitimité. On peut difficilement imaginer deux attitudes plus antagonistes.
L’homme exerçant son esprit critique s’oppose également aux empiristes, qui font de l’expérience sensible la source de toute connaissance. Faire appel à son esprit critique implique avoir une tournure d’esprit rationaliste, c’est à dire ne pas faire systématiquement confiance au message sensible. Une personne pour qui la vérité découlerait uniquement de la perception croirait, à tort, que la Terre est plate et que le soleil tourne autour d’elle. Ce n’est qu’en doutant de soi-même qu’on peut remettre en cause une telle cosmogonie, et ce n’est qu’en faisant appel à la logique qu’on peut en prouver la fausseté. Ératosthène a prouvé par les mathématiques que la Terre était ronde bien avant que Magellan n’accomplisse son tour du monde, et Galilée a démontré que notre planète tournait autour du soleil avant que les premiers astronautes puissent l’attester.
Faire appel à son esprit critique, on l’a vu, c’est savoir étudier à fond un problème (qui n’en est pas forcément un pour autrui), en se posant toute une série de questions sur chacun de ses éléments constitutifs afin d’en déterminer la nature. Cette méthode de travail, qui doit mener vers la vérité, s’oppose à celle des sophistes, premiers tenants de la théorie selon laquelle « tout se vaut » et qui pensaient que toute vérité était relative. Les sophistes enseignaient aux jeunes Athéniens fortunés l’art oratoire, l’art de convaincre. Dans ses dialogues, Platon les présente comme des charlatans capables de soutenir, au moyen d’arguments spécieux et démagogues, n’importe quelle thèse, même si celle-ci ne correspond pas à l’idéal de vérité vers lequel doivent tendre les philosophes. Le philosophe faisant appel à son esprit critique, c’est à dire à la raison, est donc opposé au sophisme, et, d’une manière générale, à toutes les doctrines enseignant le caractère relatif de la vérité.

Enfin, il ne faut pas comprendre esprit critique et esprit de critique. L’esprit de critique, c’est l’attitude d’une personne qui prend plaisir à mettre en difficulté ses adversaires par la parole, sans veiller à la pertinence de ses propos. Les « critiquailleurs » voient dans l’esprit critique une fin et non un moyen. En effet, ils ne cherchent pas à atteindre la vérité, mais désirent juste dérouter leurs rivaux. Leur critique est strictement destructive, alors que l’usage de l’esprit critique doit non seulement aboutir à une meilleure connaissance des objets, mais aussi laisser percevoir la possibilité de les améliorer. Faire appel à son esprit critique ne doit pas être une entreprise stérile.

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Mais avant d’aboutir à un résultat probant, nombreuses sont les difficultés qui se présentent à la personne désirant faire bon usage de son esprit critique. De plus, on aurait tort de voir dans le rationalisme un moyen d’accéder à la connaissance suprême, à la connaissance de tout.
L’esprit critique implique le doute. Peut-on douter de tout ? Pour les rationalistes, il faut mettre de côté l’expérience des sens. Est-ce véritablement possible ? Pour les platoniciens, il faut négliger l’opinion commune pour atteindre le vrai. Peut-on réellement se défaire de ses préjugés ?
Faire appel à son esprit critique, c’est utiliser sa raison. Or, il est des domaines qui, à jamais, resteront inaccessibles à la raison : ainsi du problème de l’existence de Dieu, par exemple. L’esprit critique connaît donc les mêmes limites que la raison. Si Pascal proposait une sorte de pari sur Dieu, c’est qu’il savait qu’il ne pourrait jamais prouver son existence uniquement par la raison.
Quoiqu’en disent les rationalistes, faire appel à son esprit critique nécessite une certaine expérience de la vie. Un Afghan ou un Iranien ayant vécu toute sa vie dans un même pays et ne connaissant du monde extérieur que ce que la propagande officielle veut bien lui en dire, pourra difficilement mettre en doute le bien-fondé des lois de son pays.
De même, il y a des cas où l’esprit critique ne peut pas s’exercer sans une certaine éducation. Un Afghan ne sachant pas lire n’aura aucune raison de contester la parole des prêtres qui détournent le message du Coran à des fins politiques.
A la vérité, l’esprit critique n’est pas donné une fois pour toutes : ses champs d’exercice dépendent du lieu et de l’époque où l’on se place. Avec le temps, certaines suppositions se transforment en certitudes, elles-mêmes destinées à être nuancées dans le futur. Aujourd’hui, plus personne ne met en doute la théorie de la tectonique des plaques. La dérive des continents est un fait reconnu. Pourtant, l’auteur de cette théorie, Wegener, fut considéré comme un fou par ses contemporains, et il est fort possible que le scientifique visionnaire qui mettra en doute, par exemple, l’origine de la dérive des plaques lithosphériques, subisse le même sort de son vivant.
Rappelons que les philosophes, les penseurs et les scientifiques faisant appel à leur esprit critique restent des êtres humains, et que, de ce fait, ils sont comme tout un chacun sujets à l’erreur et victimes de lacunes, de préjugés. Aristote, géant de la philosophie, était un affreux misogyne. Sigmund Freud, théoricien de la psychologie, pensait que « l’envie de réussir chez une femme est une névrose, le résultat d’un complexe de castration dont elle ne guérira que par une totale acceptation de son destin passif. » Alexandre Dumas, fervent défenseur de l’abolition de l’esclavage déclarait lui qu »’il fallait maintenir la femme en esclavage car elle est un être circonscrit, passif, instrumentaire ». Il est très difficile, même pour les plus grands visionnaires, de se défaire des préjugés du temps, et, par cela même, d’utiliser pleinement son esprit critique.
L’exercice de l’esprit critique rencontre des obstacles, non seulement à l’intérieur de l’individu, mais aussi à l’extérieur. Pression sociale, indifférence du public et force de l’habitude peuvent être aussi dangereux pour l’Homme exerçant son esprit critique que les oublis et les erreurs auxquels il peut être sujet. Galilée s’est vu forcé par le tribunal de l’Inquisition de renier ses travaux prouvant que la Terre tournait autour du soleil, alors qu’il savait pertinemment que sa théorie était juste. Dans les États totalitaires, le gouvernement fait tout pour empêcher la naissance de l’esprit critique : propagande intensive, embrigadement, censure des textes compromettants, falsification de l’Histoire. Les opposants y sont traqués, emprisonnés et souvent éliminés. Les moyens d’empêcher la diffusion d’idées nouvelles sont très nombreux. Dans son Encyclopédie du savoir relatif et absolu, Bernard Werber montre qu’il peut être aussi difficile de lancer un nouveau courant de pensée dans un État libéral que dans une dictature : l’impact d’un essai ou d’un roman véhiculant des idées révolutionnaires est inversement proportionnel au nombre d’essais et de romans disponibles en librairie. Le livre risque en effet de passer inaperçu, croulant sous la masse des ouvrages médiocres.

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On peut également se demander si la découverte de grandes vérités définitives est, non seulement possible, mais souhaitable. Le rationalisme absolu est souvent critiqué dans la mesure où il ne laisse aucune place au rêve et à l’imagination, pourtant bien agréables. Si l’on doit exercer son esprit critique sur chaque objet de la vie, on risque fort de passer à côté d’elle comme ces photographes acharnés qui ne voient le monde qu’à travers leurs objectifs. Si l’on analyse en permanence les données de la conscience ne risque-t-on pas d’ôter tout le plaisir d’un film, d’une chanson ?
Pour Francis Bacon, raison et expérience devraient être utilisés conjointement pour approfondir la connaissance que nous avons des objets. En écrivant son Novum Organum, le philosophe anglais rompt avec les deux courants auxquels, jusqu’à lui, appartenaient les philosophes qui se sont intéressés à la science : l’empirisme et le rationalisme. Bacon compare les « empiriques », c’est à dire ceux qui se soumettent à l’empirisme le plus strict, qui amassent les données, à « des fourmis, [qui] se contentent d’amasser et de consommer ensuite les provisions », et les « dogmatiques », c’est à dire les rationalistes purs, pour qui la connaissance repose d’abord sur l’intellect, à des « araignées, [qui] tissent des toiles dont la matière est extraite de leur propre substance. » Pour ce penseur, les philosophes devraient plutôt imiter « l’abeille [qui] tire la matière première des fleurs et des jardins ; puis, par un art qui lui est propre, (…) la travaille et la digère. » Ainsi, la « plus grande ressource et celle dont nous devons tout espérer, c’est l’étroite alliance de ces deux facultés : l’expérimentale et la rationnelle. »

Sans se transformer en abeille, en sachant que l’humanité est loin d’être parfaite, un esprit critique trop exigeant risque de vouloir rester à l’écart de la vie de la cité, dont les manifestations, les coutumes, les lois ne trouvent pas grâce à ses yeux. Ce serait une position intenable pour celui qui désire s’engager dans son travail, la solidarité associative ou la politique.
Cependant, on n’imagine pas cette même personne vouloir changer le monde sans prise de position critique au départ ! C’est là tout le paradoxe de l’esprit critique : il doit pouvoir concilier un certain recul sur le monde et garder la faculté d’intervenir pour modifier son milieu. Inversement, si une personne n’exerce jamais son esprit critique, elle aura en quelque sorte une existence « en creux », négative, faite d’espoirs déçus et de piètres excuses. Zola semble avoir réussi ce tour de force : après avoir longuement hésité, puis exercé son esprit critique sur les documents du procès Dreyfus, comparé les témoignages, il s’est engagé en sa faveur avec toute la force de son éloquence et de son poids littéraire. Il était alors bien conscient des difficultés de l’entreprise et des répercussions sur sa vie et sa carrière. Plus près de nous, le Général Degaulle, en critiquant presque point par point l’appel du 17 juin du Maréchal Pétain a jeté les bases de la résistance aux nazis. Il aurait pu se contenter comme la quasi totalité des responsables de l’armée d’un attentisme confortable : il a choisi l’exil parce qu’il croyait en la pertinence de son raisonnement militaire et économique.

Si nous exerçons notre esprit critique, avec tous les obstacles que nous avons précédemment soulignés, nous ne pouvons pas plus échapper à notre liberté qu’aux conséquences de nos actes ou de notre indifférence. Il ne s’agit pas d’une attitude négative mais bien d’une aptitude, d’une volonté de construire sur des bases plus saines. C’est une attitude certes personnelle mais profondément lié aux valeurs de la démocratie : la première Constitution (3 septembre 1790) commence par une liste impressionnante de négations avant de fonder un nouveau régime politique.
L’esprit critique nous rend libres : il nous « condamne à chaque instant à inventer l’homme », très belle formule de Sartre dans L’existentialisme est un Humanisme.


Note obtenue : 14/20 (meilleure de la classe) par Jean Saintot. Pour toute critique (!) ou erreur, n'hésitez pas à lui écrire.