Suis-je ce que j'ai conscience d'être ?

Les philosophes rationalistes comme Descartes ont fait de la conscience la caractéristique même de l'humain, au prix toutefois d'une séparation entre d'un côté la nature pensante, et de l'autre la nature étendue : la conscience est ici conçue comme une faculté représentative, faculté de se représenter le monde, toutes choses en ce monde, y compris soi-même, facultés aussi de penser ses pensées. La conscience donc est ce qui introduit la lumière du pensant dans l'obscurité du vivant ou du machinal.
Cette clarté pourtant fait problème : si j'ai conscience de ce que je fait ou pense, ce n'est pas pour autant affirme Spinoza, que je sache quelles sont les motivations (causes) de mes actes.
Cette ignorance qui est celle de la plupart, ignorance de ce qu'il y a d'obscur en chacun d'entre nous, peut-elle être résorbée : entre l'obscur et le clair, n'y aurait-il qu'une différence de degrés ; cette différence serait-elle insurmontable : qu'est-ce donc qui me définit : la conscience ou son autre, le désir par exemple qui, refoulé, deviendrait inaccessible ?


De quoi ai-je conscience ?
Lorsque je fais retour sur qui je suis ou ce que je suis, il me semble bien être quelque chose : je puis me décrire, parler de ma condition... je suis donc un être singulier, un être qui, parce qu'il est capable de se sentir, se peindre ou se parler a conscience de tout ce qui se forme en son esprit, de tout ce qui vit en lui.
C'est ainsi que je puis me faire, de moi-même, une représentation : je suis un être qui, qu'il devient ou change, a toujours et immédiatement conscience de ce qu'il vit, pense ou fait. C'est bien-là qu'affirme Descartes dans les Méditations métaphysiques (cf. définition de la pensée)
Il est vrai que nous ne sommes pas toujours attentifs à tout ce qui se passe ou se forme en notre esprit : qu'importe ; nous le savons, il suffira de le devenir pour que tout nous soit révélé, nous sommes toujours sûrs de toujours passer de l'inconscience au conscient, pourvu que nous fassions preuve de réflexion.

Pourtant, il se pourrait que cette affirmation soit pour le moins téméraire : que savons nous des processus d'ordre psychique, de l'activité de notre esprit ?

Dire de la conscience qu'elle est toujours présente (<< Le je pense, nous dit Kant dans la Critique de la raison pure doit pouvoir accompagner toutes mes représentations >>), ou bien : qu'entre la conscience immédiate et la conscience réfléchie, il n'y a qu'une différence de plus ou moins grande attention, c'est faire preuve de présomption (<< Les hommes se croient libres, nous dit Spinoza dans l ' Ethique, parce qu'ils sont conscients de leurs actes, mais ignorants des causes qui les déterminent >>) : il y a de l'obscur en l'homme.
Si ce qui relève du conscient définit l'aspect lumineux de notre être, tout ce qui le sous-entend, le façonne ou l'organise révélerait-il, lui, de l'obscur ? (la conscience : partie émergée d'un iceberg?)
Nous sommes assujettis a toutes sortes de déterminisme (cf. par ex. le "déterminisme psychique" de Freud in Les cinq leçons à la psychanalyse).

Faut-il dire alors que je suis ce dont je n'ai pas conscience, que la conscience n'est rien qu'un phénomène ?

Cela serait aller trop vite en besogne : même chez Freud, qui affirme avec force la séparation entre le conscient et l'inconscient (cf. la notion de refoulement), la balance ne se fait pas en faveur de l'inconscient ; tout au contraire, puisque le but d'une analyse est de devenir conscient des forces qui nous conditionnent ("Wo es war, soll ich werden"). La vie consciente reste une valeur, mais la conscience ici n'est plus seulement perçue comme une faculté représentative, elle apparaît comme une faculté de choix (pouvoir de décider de ce qui me semble bon).
Si le sens moral semble devoir être ici prédominant, ce n'est toutefois, semble-t-il, qu'en raison d'une activité plus originaire, une activité d'ordre créateur : tout choix véritable ne relève-t-il pas d'une telle activité et non d'une simple faculté d'adaptation ? C'est là du moins ce qu'affirme Bergson dans l' Essai sur les données immédiates de la conscience.
Si je suis plus moi-même que moi-même dans le fond de mon être, je ne deviens que dans et par des actes libres, manifestations de l'intérieur dans l'extérieur, de l'inconscient au conscient ; et non pas seulement actes que précéderait une activité de réflexion.


Je ne suis pas ce que j'ai conscience d'être, s'il faut entendre par là le pouvoir que j'ai de me représenter à moi-même tout ce qui se passe ou se forme en mon esprit. Mais ce n'est pas pour autant que je suis ce que je n'ai pas conscience d'être ! Je suis bien plutôt un être en devenir conscient de lui-même, ce qui suppose, non pas une activité de réflexion seulement, mais une activité proprement créatrice.

Merci à Kellywesh pour ce corrigé.