Peut-on convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle ?



Introduction
 

Imaginons que vous vous promeniez au Musée d’Orsay avec un camarade, et que vous soyez en extase devant une toile de Courbet, par exemple. Pris dans un élan d’enthousiasme conséquent, vous allez très certainement vouloir partager votre admiration avec votre camarade. Vous allez exalter les traits de génie de Courbet pour sensibiliser votre camarade au talent du peintre. Mais votre camarade, ne voyant aucun fondement à tant de louanges, vous rétorquera rapidement que " les goûts et les couleurs ne se discutent pas ! ". Avouons qu’une telle scène est emblématique du comportement quotidien de l’être humain en général.

Dès lors, il convient de se demander si l’on peut convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle.

Après un examen minutieux de la question posée, nous verrons s’il est possible de convaincre autrui de la beauté de telle ou telle œuvre artistique, avant de mesurer la légitimité d’une telle volonté ainsi que ses implications ontologiques.
 
 

La question porte sur la possibilité et la légitimité de convaincre autrui de la beauté d’une œuvre d’art. Comprenons le terme " autrui " comme celui de " semblable ", c’est-à-dire comme celui qui, sans être nous, est comme nous un être subjectif et libre, un sujet. Demandons-nous ainsi si nous sommes en mesure et en droit de persuader notre semblable de la beauté d’une œuvre d’art.

Au vu du problème ainsi posé, il faut tenir pour admis que l’on puisse évaluer la beauté d’une œuvre d’art, d’un point de vue conceptuel. Culturellement parlant, la question présuppose que l’on est souvent tenté de convaincre autrui, que nous avons pour habitude de vouloir à tout prix faire partager notre admiration.

Une telle question présente des enjeux conséquents. En effet, il y va non seulement de l’universalité du beau, mais aussi et avant tout du respect de la subjectivité d’autrui. L’enjeu ontologique de la question est essentiel : c’est tout simplement la subjectivité, la liberté de notre semblable qui est en jeu ici !

Afin de mener à bien notre investigation, nous tenterons dans un premier temps de voir s’il est possible de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, en analysant les différents concepts mis en scène par la question. Puis nous mesurerons la légitimité (double enjeu du "peut-on" de la question) d’un tel vouloir.

Sommes-nous en droit de vouloir imposer à nos semblables nos appréciations et interprétations, comme nous avons l’habitude de désirer le faire ? Nous n’oublierons pas, dans cette seconde partie, de mettre en exergue les implications ontologiques que revêt la question, quant à la liberté d’autrui en tant que sujet.
 
 

Partie 1

En premier lieu, il convient donc de s’interroger sur les conditions de possibilité d’une telle démarche : sommes-nous en mesure de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle ?

Pour qu’une telle démarche s’avère réalisable, il faudrait avant tout que le beau soit universel. Sans ce critère d’universalité, le beau ne pourrait être " démontré "  … et les divergences d’appréciation seraient ô combien logiques ! Très vite nous nous rendons d’ailleurs compte que la prétendue universalité du beau est remise en cause par la sagesse populaire, qui utilise à outrance le dicton bien connu : " Les goûts (…), ça ne se discute pas ! " … Pourtant maints philosophes se sont risqués à une définition du beau. Dans son Hippias Majeur, Platon parle de " ce qui est agréable à la vue et à l’ouïe ". Plus tard, le philosophe d’Outre-Rhin Emmanuel Kant (1724-1804) affirma dans sa Critique de la faculté de juger que " le beau est ce qui plaît sans concept ". Cette ultime définition nous donne des enseignements précieux. En effet, elle suggère l’immédiateté de la compréhension et de l’admiration d’une œuvre d’art. Le plaisir issu de la contemplation est immédiat, et la perception de la beauté d’une œuvre d’art n’est pas le fruit d’une opération réflexive et discursive. Ainsi de toute évidence, la compréhension de l’art et la perception du beau exigent une mise en œuvre directe et spontanée de la sensibilité. Or la sensibilité est une notion très subjective, relative à l’histoire personnelle et aux états d’âme de l’individu, du " sujet " qui contemple. Cette sensibilité qui dérive du vécu et de la subjectivité altère considérablement la possibilité de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle. En effet, convaincre, c’est argumenter, expliquer, s’impliquer pour déclencher une éventuelle réaction, cependant hypothéquée par l’absence de spontanéité, de compréhension immédiate du sens de la beauté de l’œuvre d’art en question. Si notre semblable ne perçoit pas de façon immédiate le beau que peut contenir une œuvre, alors il nous sera difficile de l’en convaincre !

De surcroît, l’interprétation d’une œuvre d’art s’avère parfois difficile et obscure, et les capacités de compréhension de l’individu peuvent tout à fait être restreintes. Pour comprendre une œuvre d’art et en apprécier la valeur et la beauté, il faut nécessairement partager la vision de l’artiste, percevoir la dimension qu’il a souhaité donner à son œuvre. Chaque artiste donne à voir le monde tel qu’il le ressent ! A nouveau, la subjectivité est de rigueur et nous avons donc affaire à une double subjectivité : celle de l’artiste et celle du sujet-observateur, à savoir deux personnalités plus ou moins éloignées. Dès lors nous comprenons rapidement que deux alternatives se présentent et s’opposent : soit l’observateur est en phase avec l’artiste et partage sa vision du monde, soit il considère ce même artiste comme un névrosé et s’en va voir un autre tableau. En tout cas, un observateur en phase avec l’artiste, qui perçoit toute la beauté de son œuvre, ne pourra jamais convaincre son semblable de cette beauté, si ce dernier n’a pas la même sensibilité et s’il n’a pu interpréter spontanément la signification de l’autre, ce qui lui confère sa beauté.

De surcroît, vous avouerez avec nous que de nombreux individus présentent des capacités d’interprétation, intuitives et sensibles, plutôt limitées… Dans Sens et Non-Sens, le phénoménologue Maurice Merleau-Ponty affirmait que " l’art est suggestion d’un invisible dans la chair même du monde ". Pour ceux qui ne prennent en considération que cette " chair même du monde ", il va de soi que " l’invisible " que suggère l’artiste et qui confère sens et beauté à son œuvre est voué à rester invisible… Pour certains, le sens et la beauté d’une œuvre ne peuvent qu’être invisibles et il serait vain de vouloir les comprendre ! Le célèbre peintre espagnol Salvador Dali - tantôt considéré comme un génie, tantôt comme un névrosé &emdash; déclarait : " quand je vois une pomme et qu’elle est de Cézanne, il ne me viendrait pas à l’idée de la croquer ! ", critiquant ainsi la conception matérialiste et terre-à-terre que se font certaines personnes de l’art, sans sensibilité aucune…

La perception de la beauté d’une œuvre d’art requiert une finesse d’interprétation (surtout quand l’artiste confère un sens philosophique à son œuvre, comme c’est le cas du surréaliste belge René Magritte). Il convient de respecter, de prendre en considération et d’essayer de comprendre les symboles utilisés par l’artiste, quels qu’ils soient. Comme l’affirmait Martin Heidegger dans ses Chemins qui ne mènent nulle part, l’art est " allo agoreuei " (" allégorie "), et force est de constater qu’il n’est malheureusement pas donné à tout individu de comprendre et d’apprécier les allégories et la beauté d’une œuvre d’art…

En somme, la prépondérance de la mise en œuvre directe et spontanée de la sensibilité, ajoutée à la relativité du jugement de goût et aux différences de capacités d’interprétation, rendent la démarche exposée par le sujet radicalement impossible. Nous ne sommes pas en mesure de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle. Par contre, si nos sensibilités respectives sont voisines, il est possible que nous partagions notre admiration, mais il n’est plus question là de persuasion, sinon d’une symbiose commune avec l’artiste…
 
 

Partie 2

Puisque nous avons démontré l’impossibilité pratique de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, il convient désormais d’évaluer - conformément à la problématique adoptée et exposée - la légitimité d’un tel vouloir. En effet, la question présuppose que nous avons pour habitude de vouloir à tout prix faire partager aux autres notre admiration, mais sommes-nous en droit de le vouloir ?

Au cours de la première partie de notre analyse, nous avons mis en lumière la nécessité de la mise en œuvre de la sensibilité et de la subjectivité du sujet-observateur. Dès lors, vouloir convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, n’est-ce pas en quelque façon altérer sa subjectivité pour lui imposer la mienne ? Evaluons de plus près la légitimité d’un tel vouloir, en prenant soin de mesurer les risques ontologiques que je fais encourir à mon semblable.

Par essence, autrui est un individu autre que moi, " mais semblable à moi en cela qu’il est libre comme moi, mais sans être moi ", comme l’a bien souligné Emmanuel Lévinas. En somme, autrui est comme moi un sujet. Ainsi, vouloir le convaincre qu’une œuvre d’art est belle, c’est vouloir lui imposer ma subjectivité, vouloir inscrire mon " moi " dans sa personne. Mais c’est surtout ne pas respecter sa subjectivité, aliéner sa liberté de sujet en voulant lui imposer ce que " je " pense.

Très clairement, nous pouvons percevoir ici un risque majeur et ô combien grave, à savoir celui de subordination ontologique d’autrui. Si une œuvre d’art est belle à mes yeux, vouloir qu’elle le soit également à ses yeux, c’est vouloir satelliser autrui dans ma personne.

Dès lors, il apparaît radicalement illégitime de vouloir convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, en cela qu’une telle démarche consiste en l’aliénation de sa liberté de sujet, de sa subjectivité. Priver un semblable de sa liberté d’Homme, c’est atteindre le paroxysme de l’individualisme et de l’égocentrisme (fléau qui nous est tout à fait contemporain), mais c’est surtout agir contre la morale, qui implique le respect d’autrui dans sa personne. Toute subordination ontologique est inacceptable pour la morale, et vouloir convaincre autrui de la beauté d’une œuvre d’art, c’est lui confisquer son essence, le priver de sa liberté fondamentale, bien qu’il soit en son ressort de refuser une telle démarche et d’affirmer sa subjectivité, afin de préserver sa liberté de " su-jet " qui juge !

Ainsi, le respect de la subjectivité et de la liberté de nos semblables se révèle être une maxime morale immuable et fondamentale. Pour illustrer ce propos, revenons à Emmanuel Kant, et à la formulation pertinente de son impératif catégorique, lorsqu’il énonce cette maxime : " Agis de manière telle que tu traites l’humanité dans ta personne comme dans celle des autres toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen ". Une telle maxime confirme l’illégitimité fondamentale de toute tentative de satellisation d’autrui, d’autant plus que nous sommes grandement redevables à nos semblables d’exister en tant qu’êtres libres et conscients. En effet, c’est toujours autrui qui me confère ma liberté de sujet. Seul, je ne peux survivre et sans une autre présence, ma conscience n’aurait jamais pu émerger. A ce sujet, les propos de Gaston Bachelard sont judicieux et significatifs, notamment lorsqu’il affirme que " le moi s’éveille par la grâce du toi ". Ainsi, je dois ma liberté à autrui et - comble de l’ingratitude - je suis tenté de lui confisquer la sienne… L’illégitimité d’une telle tentation ne souffre d’aucune contestation : il est de mon devoir de respecter la liberté de sujet de mon semblable, toute tentative de subordination ontologique s’avérant profondément illégitime et cruelle !

Ainsi, d’un point de vue moral, je ne peux pas convaincre autrui qu’une œuvre d’art soit belle, s’il n’en est pas persuadé spontanément et totalement. Ceci reviendrait à lui confisquer son essence - faite de subjectivité, de sensibilité, de jugements de goût et surtout de liberté - et à le figer dans ma propre essence, en lui imposant des considérations qui, spontanément, ne sont pas les siennes, et en aliénant ainsi les caractéristiques ontologiques qui font de lui un être, un " sujet ", comme moi. Par respect pour sa personne et sa liberté, je me dois de ne pas le transformer en " objet " de mon vouloir ! …
 
 

  Conclusion

Somme toute, il nous est maintenant possible de répondre de façon claire à la problématique poursuivie. En effet, il convient d’abord de rappeler que nous ne sommes pas en mesure de convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, et ceci pour plusieurs raisons. La perception du Beau dans l’œuvre d’art requiert une mise en action immédiate et spontanée de la sensibilité, celle-ci différant d’un individu à l’autre. En outre l’artiste donnant à voir le monde tel qu’il le ressent, il est nécessaire d’être en phase avec sa vision pour admirer l’esthétique de l’œuvre et la qualité des symboles utilisés. Enfin, chaque individu n’est pas doté des mêmes capacités d’interprétation : nous n’avons pas tous la même finesse, ce qui prive certains du bonheur que procure l’art et ce qui empêche surtout de persuader autrui de la beauté d’une œuvre d’art. De surcroît, d’un point de vue moral, un tel vouloir de persuasion, s’avère illégitime et non-conforme à la morale (énoncée par Kant, par exemple). Vouloir convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, c’est risquer de le subordonner ontologiquement à moi, de le priver de sa liberté de " sujet " en en faisant un moyen de mon " moi ", un " objet ", ce qui est profondément illégitime au vu du respect que je lui dois et des devoirs que j’ai à son égard !

Finalement, l’art &emdash; incroyable moyen d’accès à une nouvelle compréhension de l’univers - ne s’impose pas, il se discute ! Dès lors, nous sommes en droit de nous demander pourquoi la quasi-exclusivité des œuvres d’art est réservée aux visiteurs de musées. Pourquoi ne pas mettre l’art au service de la vie, en permettant à tous les individus de confronter quotidiennement et simplement leurs conceptions, leurs préférences et leurs sensibilités ?

Dissertation rendue en Juin 1999 à l'épreuve de philosophie
par Nicolas BOHLER,
élève en terminale L au Lycée Saint Pierre Chanel de Thionville en 1998/1999.
Note obtenue : 19/20
Source : http://perso.infonie.fr/mper